14 Mar 2012

Témoignage émouvant de la Directrice de l’école

Ecole Akwa, Douala, Cameroun – 14 mars 2012

Madeleine Lobé, directrice de l'école Akwa

Alors que l’étape de Douala s’achève, Madeleine Lobé, la directrice de l’école, avec laquelle nous avons tissé des liens pendant ce séjour dans la cour de son établissement, nous remet une longue lettre manuscrite. Elle a pris le temps de laisser murir son ressenti après la visite de MuMo, de réfléchir à ce que cette expérience apporte aux enfants.

Voici son témoignage.

« A la fin de l’année scolaire 2010 – 2011, c’est à dire, plus précisément, au mois de mai 2011, nous recevons la visite d’un jeune homme du nom d’Abraham Nana, dont l’objet était l’autorisation de stationnement de MuMo dans notre école.Très vite les quatre directeurs – parmi lesquels moi – nous concertons et demandons à M. Abraham Nana de rencontrer notre hiérarchie. Ce qui sera aussitôt fait. Sa demande recevra un avis favorable de la part de notre Délégué Région de l’Education de base, en la personne du regretté Diwouta Mbengué, décédé le 12 février 2012.

Le 9 février 2012, tout est au point. Dès 7h30, nous assistons, les élèves, les enseignants et moi, émerveillés, excités, au déploiement du conteneur mais surtout, du grand lapin rouge. Pour évaluer notre degré de joie, il faut simplement imaginer qu’un groupe d’enfants d’une école maternelle voisine, à la vue du gros lapin rouge, a demandé avec insistance d’aller voir de plus près. Ce que les instituteurs de cette école ont été obligés de faire, malgré la consigne que le MuMo concernait uniquement les élèves de l’école publique Akwa. Passés les moments de surprise, nous allons donc, les enseignants et moi, dans un premier temps, découvrir les œuvres de MuMo. Le ressenti devant une œuvre d’art est une exploration de la vie intérieure qui ne saurait être exprimée réellement par les mots. C’est pour cela que je vais dans la mesure du possible transcrire mon vécu au contact de certaines œuvres de MuMo.

La première œuvre que je découvre est la tête de l’animal badigeonnée de peinture, à travers une lunette. Est-ce un chien ? Est-ce un cheval ? Je ne saurais le dire, mais j’ai une envie folle de rencontrer un être comme celui-là dans la nature. Est-ce possible ? Je ne sais pas. Ensuite, c’est le tapis élaboré à partir du scotch blanc et noir. Quelle beauté ! Quelle grâce, dans la régularité des courbures de l’image formée. Cela me rappelle la magnifique beauté du zèbre. J’ai tout de suite envie de faire la même chose. Je me lance dès mon arrivée à la maison. Ce que je constate alors, c’est qu’il s’agit d’un travail ardu qui demande une dextérité particulière. Je réalise qu’au delà de l’apparence simple, c’est un travail de génie.

Vient le tour du rhinocéros, œuvre aussi importante que les autres, mais avec la particularité de nous rappeler le thème du millénaire : le développement durable. Comment protéger les espèces en voie de disparition et faire respecter la dignité de la vie, son aspect unique et sacré ?

Le moment sublime pour moi fut la vue du globe. J’y suis entrée comme le font les enfants. Je me suis assise et ai découvert quelque chose d’inimaginable pour moi. Je me suis sentie dans l’espace, sans repère. J’ai lancé mes bras en avant pour évaluer la distance me séparant du fond. Il n’y avait qu’un espace infini devant moi. Alors je me suis sentie petite, bien définie, presque insignifiante, anodine, sans contenance. Une question m’est venue à l’esprit : que faire pour me donner de la contenance devant l’immensité de l’univers ? Je crois que je dois développer mon humanisme, valeur au dessus de toutes les valeurs.

Après ce moment d’intenses émotions, j’ai observé, avec un peu de détachement, les œuvres suivantes, c’est à dire le tableau parlant de « l’instituteur » et « Baisers ». Là non plus, je ne suis pas restée insensible. D’après moi, ce tableau, avec une faute laissée à dessin – institeur au lieu de instituteur – me révèle l’intolérance des êtres humains en général et celle des enseignants en particulier. Ici, je pense que dans certaines circonstances, ce qui importe, c’est le message que l’on veut faire passer, sans canon particulier, sans norme précise, chacun dans sa diversité et dans son authenticité. Ce qui importe, c’est le message, comme dans l’art contemporain.

Les « baisers » quant à eux m’ont fait ressentir comment l’imaginaire peut-être concrétisé. J’ai perçu à travers les ondulations formant ce globe, les mouvements des animaux, les vols des oiseaux, les mouvements humains, comme dans un ballet. Avec l’explication du guide, j’ai pu observer deux têtes humaines qui s’embrassent. Tout ceci montrant comment il est possible de concrétiser sa vie intérieure, d’exprimer le monde insondable et inaccessible qui git au fond de chaque être humain.

Lorsque je pose la question du thème central de l’exposition à l’initiatrice du projet MuMo, Ingrid Brochard, elle me répond que son objectif est d’unir les enfants du monde, surtout ceux qui n’ont pas accès à l’art contemporain. Mais au delà de cet objectif, le thème traité par la plupart des artistes, sans concertation au préalable tourne autour des animaux : le lapin rouge, la tête de l’animal aux peintures vives, les tapis couleur de zèbre, le rhinocéros, les coussins en peau de bête, la vie aquatique, et le chien dans la projection vidéo. Ingrid est très impressionnée par cette cohérence, se demandant comment il a été possible que la pensée de plusieurs personnes converge vers un même idéal. J’ai réagi tout de suite en lui disant qu’en fait, c’est l’expression de sa propre cohérence qui se reflète sur les personnes qui l’entourent. Il n’y a pas plus d’incohérence entre notre corps et notre esprit qu’entre nous et notre environnement. Notre environnement commence par les êtres qui nous entourent, et cet environnement est le reflet de notre pensée profonde.

Tout ce qui précède est mon vécu émotionnel de MuMo. Mais en tant qu’africaine, vivant dans un pays pauvre, le don de MuMo est surprenant et reste une grande première. Généralement, quand nous entendons parler de don, nous nous attendons à recevoir des produits de première nécessité, pour nos besoins primaires : nourriture, vêtements, financements, infrastructures, outils informatique… Bref, des biens matériels. Grande a donc été ma surprise de recevoir cette fois-ci pour don : des œuvres d’art. De prime abord, j’ai eu le sentiment que « les blancs » ne comprennent par réellement nos problèmes, qu’est ce que ces enfants démunis vont tirer d’une exposition d’œuvres d’art contemporain, où ils vont à peine passer une heure ? Mais je réalise après coup et avec beaucoup de joie, qu’au sortir de cette exposition, chaque enfant a acquis dans son être profond quelque chose d’indélébile : la joie, le sentiment d’être une personne importante, dont on s’est particulièrement occupé pendant une heure d’horloge. Il fallait voir leurs fou rires et leurs courses frénétiques à la descente du conteneur. Cela ne s’oublié pas et les réminiscences de tels moments peuvent changer le cours de l’histoire de plus d’un enfant. »

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